Steve Taylor vit son jeune locataire s'enfoncer en trombe dans son appartement.
« Vite !
- Je... M. Schmulevitch ?! Vous... euh... je viens pour le loyer ! »
  L'image du sang sur la chemise, ne l'avait-il pas rêvée ? La tête du locataire ressortit de la chambre où il s'était engouffré.
« Venez, j'ai besoin d'aide. C'est ma femme... »
Taylor entra dans l'appartement, certes vétuste mais bien tenu. Une valise ouverte, remplie à la hâte, était posée sur la table de la pièce principale, avec, à côté, les restes d'un déjeuner inachevé. Il se dirigea, hésitant, vers la chambre d'où provenaient des râles étranges, presque inhumains. Il pensa « Mme Schmulevitch »,  dont l'apparence le mettait toujours mal à l'aise. C'était une exo-sapiens, à l'apparence certes très humaine, mais dont les petites différences avec le commun des mortelles - ses yeux sans paupière, son odeur musquée, ses courts appendices sur la tête qui se mouvaient telles des larves épaisses - le faisaient frissonner. Elle n'était pourtant pas laide. Une certaine douceur émanait d'elle, une sorte de grâce. Il comprenait ce que le jeune homme pouvait trouver d'attirant en elle, mais de là à l’épouser…
Quand il entra dans la chambre, la femme était tout sauf gracieuse. Allongée sur le lit, l'entrejambe sanglant, le corps à moitié dévêtu, suante :  sa vue lui donna un haut-le-cœur.
« Mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il se passe ici !
- Elle est en train d'accoucher... je crois. »
Le haut-le-cœur se transforma en un malaise encore plus grand. Pâle, Taylor se retint au chambranle de la porte.
« Ici ? Dans l'immeuble ? Mais pourquoi n'est-elle pas dans un hôpital ! 
- C'est que... on n'était pas au courant. Il faut que j'aille chercher le médecin.
- Vous ne l'avez pas appelé ?
- Le téléphone du couloir est en panne. »
Le jeune homme, fébrile, après avoir passé tendrement la main sur la tête grouillante de sa femme, se dirigea rapidement dans le salon. Il se saisit d'une veste qu'il enfila d'un mouvement.
« Il n'est qu'à un bloc d'ici. Je serai vite de retour.
- Comment, mais vous ne pouvez pas la laisser seule ici ! »
Schmulevitch se retourna vers le propriétaire, les yeux suppliants.
« Je comptais un peu sur vous, là... C'est un cas d'urgence... »
Un soupçon de honte gagna le propriétaire.
« Oui... bien sûr, je vais rester là... Mais faites vite ! ... Il faut que je fasse quelque chose de spécial, parce que je ne sais pas trop ce qu'il lui faut ? »
Le jeune homme était parti. Steve Taylor était seul maintenant. Seul avec cette femme vaguement humaine. Une femme qui, s'il parvenait à bien distinguer les nuances dans les râles qui lui parvenaient de la chambre, était en train de l’appeler.
Sans bien analyser ses actes, il se retrouva devant le lavabo en train de remplir un verre d'eau. Il entra dans la chambre, hésitant, pour venir au chevet de la femme. Elle tourna ses yeux vides vers lui. Elle haletait vivement. Il parvenait toutefois à lire de la douleur dans son regard. Il la fit boire un peu et posa le verre sur la table de chevet. Elle vocalisa des sons étranges. C'était ainsi qu'elle parlait. Elle le faisait rarement, les seules fois où il l'avait entendue c'est quand il s'était retrouvé derrière le couple dans les couloirs de l'immeuble sans qu'ils l'eussent remarqué. Il ne savait pas si c'était de la pudeur chez elle, ou simplement qu'elle savait que l'étrangeté de son dialecte mettait les gens mal à l'aise.
« Je... je ne comprends pas, Madame. Je suis désolé ».
Elle continua, en le regardant. Le ton, le rythme, il ressentait la panique qu'elle éprouvait.
« Tout va bien se passer, Madame. Votre mari va revenir avec le médecin. Ça va aller ».
Elle lui attrapa la main, le regardant, en attente. Il déglutit et reprit.
« Votre mari est un homme bon. Il m'a toujours réglé le loyer dans les temps. Vous êtes de bons locataires. Jamais aucune plainte... Je veux dire, vous avez un époux respectable. Il sera là pour vous et pour l'enfant, j'en suis sûr. Il ne faut pas s'inquiéter.»
Steve Taylor était à court d'arguments réconfortants. Il ne savait, finalement, que peu de choses sur les Schmulevitch. En fait, il ne savait rien des locataires de son immeuble si ce n'était le montant de leur loyer, leur régularité à le régler et à se plaindre de telle ou telle panne. Les Schmulevitch réglaient effectivement leurs 165 dollars hebdomadaires dans les temps, et ne se plaignaient jamais. Même pas pour le téléphone régulièrement en panne. Quand il avait tardé à réparer la marche menant au cinquième étage, le leur, il avait fini par la retrouver refaite, et ce n'était certainement pas la veuve Fenders, à 83 ans - loyer hebdomadaire de 150 dollars, payé en moyenne avec 4 jours de retard, se plaignant toujours de la marche cassée - qui aurait pu la remplacer. En fait, les Schmulevitch étaient ses meilleurs locataires.
Il sentit une vive douleur à la main. La jeune femme, prise d'une énorme contraction, était en train de la lui serrer de toutes ses forces.
Il se tortilla pour se dégager de l’étreinte puis revint près de la femme pour lui tenir les épaules. Il jeta un œil vers l'entrejambe. Une forme ovoïde était en train de se frayer un chemin à travers le sexe de sa locataire. Un frisson le parcourut. Il regarda vers le salon espérant y voir le mari et le médecin. Personne.
La femme cria plus fortement, lui saisit d'une main ferme la chemise et l'attira à lui. Elle articula juste un mot.
« Aide... »
Tout trouble le quitta, une sorte de clarté s'installa en lui. Il n'y avait pas d'alternative.
« Oui... bien sûr. »
Il enleva sa veste et remonta les manches de sa chemise, fit le tour du lit, inspira lentement et, sans faillir, approcha les mains de l'enfant en train de naître.

(à suivre)